Jeanne de Laval et ses livres

Un grand nombre de sources (testaments, inventaires, comptes, manuscrits, etc.) attestent que le mécénat bibliophilique médiéval concernait non seulement les hommes (princes, nobles, riches marchands, clercs ou ecclésiastiques) mais aussi les femmes (princesses, duchesses, dames de la haute noblesse, bourgeoises aisées, nonnes et abbesses). Certaines d’entre elles ont tenu un rôle déterminant dans l’évolution du goût pour les beaux livres, voire dans l’innovation en matière littéraire. On connaît le cas exceptionnel de la grande bibliophile Anne de Bretagne qui collectionna de nombreux manuscrits d’une remarquable qualité calligraphique et artistiqueVoir récemment Cynthia J. BROWN, The Queen’s Library. Image-Making at the Court of Anne of Brittany, 1477-1514, Philadelphie, 2011 ; Michael JONES, «Les manuscrits d’Anne de Bretagne, reine de France», Mémoires de la Soc. d’hist. et d’archéol. de Bretagne, 1978, p. 43-81 ; Léopold DELISLE, Le Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque impériale, I, Paris, 1868, p. 124-25.]]. La marraine de son fils, Jeanne de Laval, devait à coup sûr admirer cette riche collection, étant elle-même propriétaire d’un certain nombre d’ouvrages richement enluminés, à commencer par son superbe Psautier. Quel rôle la seconde épouse de René d’Anjou a-t-elle joué dans la vie culturelle et intellectuelle de son temps ? Un regard sur son mécénat bibliophilique nous permettra d’apporter quelques éléments de réponse à cette question. Deux sources documentaires nous aideront à reconstituer la bibliothèque de Jeanne de Laval : d’abord les manuscrits à ses armes et ceux qui lui ont été dédiés ; ensuite, les comptes de ménage, inédits ou publiés, concernant ses dépenses pour des livres manuscrits ou imprimés. L’image qui sera dégagée demeurera bien évidemment fragmentaire, car elle ne repose que sur une petite dizaine de manuscrits conservés et sur des documents d’archives éparpillés dans le temps, ces derniers ne couvrant que deux courtes périodes de sa vie, soit de 1455 à 1459 alors qu’elle réside à Angers, puis de 1479 à 1480 durant son séjour à Aix-en-ProvenceComptes de Jean Legai, de 1457 à 1459 : Angers, Bibl. mun., Ms. 1064, Comptes de Simon Rolant, de 1479 à 1480 : Marseille, Arch. des Bouches-du-Rhône, Ms. B 2510 (désormais abrégé A. B.-R., B 2510).]].
Née en 1433, Jeanne est la fille de Guy XIV de Laval et d’Isabelle de Bretagne. En épousant le roi René d’Anjou en 1454, elle devient reine de Jérusalem et de Sicile, duchesse d’Anjou et de Bar et comtesse de Provence. Elle survivra au roi dix-huit ans pour s’éteindre en 1498. Est-il nécessaire de souligner le rôle de mécène éclairé qu’a tenu le roi René dans la culture de son temps? À la suite d’études récentes, on connaît mieux l’ampleur de son mécénat dans tous les domaines des arts
Splendeur de l’enluminure. Le roi René et les livres, Angers, 2009]]. L’imposante bibliothèque qu’il contribua à développer est, à coup sûr, l’un des meilleurs reflets de sa vaste culture. À côté de celle de son mari, la bibliothèque de Jeanne paraît modeste, mais son testament confirme qu’elle possédait une collection assez dense :
Item voulons et ordonnons que notre breviaire et psautier, et nos heures et tous nos autres livres, et semblablement ung breviaire qui fust a nostre frere l’archevesque et duc de Reims, soient baillés en garde aux doyen et chapitre de sainct Tugal de Laval, pour servir aux filles de nos successeurs les comtes de Laval, tant qu’elles seroient a marier et demourant en ladicte ville.
Voir récemment Cynthia J. BROWN, The Queen’s Library. Image-Making at the Court of Anne of Brittany, 1477-1514, Philadelphie, 2011 ; Michael JONES, «Les manuscrits d’Anne de Bretagne, reine de France», Mémoires de la Soc. d’hist. et d’archéol. de Bretagne, 1978, p. 43-81 ; Léopold DELISLE, Le Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque impériale, I, Paris, 1868, p. 124-25.]]. La marraine de son fils, Jeanne de Laval, devait à coup sûr admirer cette riche collection, étant elle-même propriétaire d’un certain nombre d’ouvrages richement enluminés, à commencer par son superbe Psautier. Quel rôle la seconde épouse de René d’Anjou a-t-elle joué dans la vie culturelle et intellectuelle de son temps ? Un regard sur son mécénat bibliophilique nous permettra d’apporter quelques éléments de réponse à cette question. Deux sources documentaires nous aideront à reconstituer la bibliothèque de Jeanne de Laval : d’abord les manuscrits à ses armes et ceux qui lui ont été dédiés ; ensuite, les comptes de ménage, inédits ou publiés, concernant ses dépenses pour des livres manuscrits ou imprimés. L’image qui sera dégagée demeurera bien évidemment fragmentaire, car elle ne repose que sur une petite dizaine de manuscrits conservés et sur des documents d’archives éparpillés dans le temps, ces derniers ne couvrant que deux courtes périodes de sa vie, soit de 1455 à 1459 alors qu’elle réside à Angers, puis de 1479 à 1480 durant son séjour à Aix-en-ProvenceComptes de Jean Legai, de 1457 à 1459 : Angers, Bibl. mun., Ms. 1064, Comptes de Simon Rolant, de 1479 à 1480 : Marseille, Arch. des Bouches-du-Rhône, Ms. B 2510 (désormais abrégé A. B.-R., B 2510).]].
Née en 1433, Jeanne est la fille de Guy XIV de Laval et d’Isabelle de Bretagne. En épousant le roi René d’Anjou en 1454, elle devient reine de Jérusalem et de Sicile, duchesse d’Anjou et de Bar et comtesse de Provence. Elle survivra au roi dix-huit ans pour s’éteindre en 1498. Est-il nécessaire de souligner le rôle de mécène éclairé qu’a tenu le roi René dans la culture de son temps? À la suite d’études récentes, on connaît mieux l’ampleur de son mécénat dans tous les domaines des arts
[1]. L’imposante bibliothèque qu’il contribua à développer est, à coup sûr, l’un des meilleurs reflets de sa vaste culture. À côté de celle de son mari, la bibliothèque de Jeanne paraît modeste, mais son testament confirme qu’elle possédait une collection assez dense :
Item voulons et ordonnons que notre breviaire et psautier, et nos heures et tous nos autres livres, et semblablement ung breviaire qui fust a nostre frere l’archevesque et duc de Reims, soient baillés en garde aux doyen et chapitre de sainct Tugal de Laval, pour servir aux filles de nos successeurs les comtes de Laval, tant qu’elles seroient a marier et demourant en ladicte ville.
Psautier de Jeanne de Laval, fol. 166
On se plaît à penser que le psautier mentionné après son bréviaire est bien celui que nous pouvons désormais « feuilleter » sur le site de la [Médiathèque François-Mitterrand
On se plaît à penser que le psautier mentionné après son bréviaire est bien celui que nous pouvons désormais « feuilleter » sur le site de la [Médiathèque François-Mitterrand de Poitiers. Pourrait-il être aussi celui qui apparaît dans un extrait des Comptes de l’argenterie de Jeanne de Laval de Jean Legay, transcrit à Angers en juillet-août 1458 ? : « A luy (nostre argentier) la somme de .IIII. go qu’il a paiez et baillez pour la couverture de nostre psaultier. Pour ce, .IIII. go[2]. ». L’abbé Leroquais a remarqué la présence de sainte Rose de Viterbe dans les litanies ([f. 166v), qui ne peut avoir été insérée là avant le 4 juillet 1458 (n. st.) [3]. À cette date, la requête de canonisation de Rose de Viterbe, après avoir été discutée depuis le 27 mars, sous l’autorité du pape Calixte III, fut confirmée. Au même moment, le psautier recevait sa nouvelle « couverture ». Les miniatures, regroupées tout au début du manuscrit, entre les feuillets [11 et [20, de même que le texte du psautier, ponctué des initiales aux tourterelles, entre les feuillets [22 et [151, ont pu être réalisés entre 1454 et l’été 1458, la requête en faveur de sainte Rose autorisant alors son adjonction aux litanies placées vers la fin du manuscrit. Le manuscrit aurait donc été réalisé entre 1454 et 1458, datation haute, par rapport à ce qui a toujours été avancé mais qui vient éclairer certaines particularités du manuscrit : omniprésence de l’emblème aux tourterelles qui souligne un mariage encore très récent et le penchant du Maître de Jeanne de Laval pour une tradition picturale véhiculée par le Maître de Bedford, le Maître de Jouvenel des Ursins et Maître François (voir la [contribution de Marine Maillard). S’y ajoutent les nombreuses citations de compositions préfouquettiennes et fouquettiennes, toutes apparues dans les années 1450-1455. Notre artiste reste en outre attaché à quelques formules archaïques, préférant l’architecture gothique aux innovations fouquettiennes tournées vers la Renaissance et délaissant toute recherche de profondeur spatiale. Quant au caractère théâtral des miniatures et au goût de l’artiste pour des représentations détaillées de chaque épisode de la Passion du Christ, ils se rattachent à la culture visuelle développée à la cour d’Anjou par le biais des nombreuses représentations de plusieurs Mystères de la Passion, ainsi celui de 1466, perdu, dont se fait probablement l’écho celui d’Arnoul Gréban, composé avant 1452, ou encore le Mystère de la Passion et de monseigneur saint Jean Baptiste joué à Saumur pour René d’Anjou et Jeanne de Laval en 1462.
Le testament de Jeanne confirme qu’elle possédait une collection tout à fait respectable pour une princesse de cette époque. On ne saura jamais ce qu’étaient « tous nos autres livres » dont il ne reste aujourd’hui que neuf témoins comportant des marques de possession de Jeanne de Laval :
– 1. Berlin, Kupferstichkabinett. Ms. 78 C 5 : René d’Anjou, Le Mortifiement de vaine plaisance, 1457.
– 2. Genève, Bibl. nationale, Ms. Fr. 5 : Francesco de Ximenes, Livre des saints anges, traduction française, v. 1460.
– 3. Paris, Bibl. nat. de France, Ms. Fr. 2090-2092 : Vie de monseigneur saint Denis en 3 vol., 1317.
– 4. Paris, Bibl. nat. de France, Ms. Nouv. acq. Fr. 1821 : Aventures abrégées de Baudouin de Gavre, entre 1470-1480.
– 5. Poitiers, Bibl. munic., Ms. 41 : Psautier de Jeanne de Laval, entre vers 1460.
– 6. Saint-Pétersbourg, Bibl. nat de Russie (ancien. Saltykov-Schédrine), Ms. Fr. Q p. XIV, 1 : Regnault et Jehanneton, ou les amours du berger et de la bergeronne, v. 1490.
– 7. Saint-Pétersbourg, Bibl. nat. de Russie (ancien. Saltykov-Schédrine), MS. Fr. F v. III, 2 : L’Information des princes, v. 1390.
– 8. Collection particulière (ancien Cheltenham, bibliot. de Sir Thomas Phillipps, 216) : Matteo Palmieri Florentinus, De Temporibus, traduction française de Jean Cossa, avant 1476.
– 9. Collection particulière : Jean de Vignay, Vie des Saints, v. 1370.
Le regroupement des manuscrits de Jeanne de Laval repose sur la présence, à l’intérieur de chacun, de marques de possession que Christian de Mérindol et Laurent Hablot ont bien étudiées (voir la [contribution de L. Hablot). Notons qu’un Mirouer de la vie de homme et de femme (Paris, BnF, Fr. 1700), considéré jusqu’ici comme la propriété de la reine, a depuis peu été retiré de cette courte liste pour réintégrer la bibliothèque de la cousine de Jeanne, l’abbesse Marie de Bretagne. Même si le manuscrit est dépourvu des armes ou des emblèmes de la reine, il est adressé à « noble, puissante et très honnoree damoiselle madame fille Jehanne de Laval » ([f. 2). Comme l’a bien fait remarquer M.-F. Damongeot, le titre de cet modeste exemplaire, écrit sur papier et inachevé, apparaît bien dans l’inventaire de Marie de Bretagne[4].
Pour retracer les activités artistiques, littéraires et culturelles de Jeanne de Laval, les manuscrits conservés ne peuvent suffire. Nous disposons heureusement d’un autre type de sources : ce sont les documents d’archives. Les plus anciens, conservés à la Bibliothèque municipale d’Angers, couvrent les années de 1455 à 1459. Ce sont les Comptes de l’argenterie de Jeanne de Laval par Jean Legay conservés aujourd’hui à la bibliothèque municipale d’Angers (Rés. Ms. 1064). Ces comptes attestent de l’intérêt réel que Jeanne de Laval manifestait pour les livres. On y apprend qu’au cours de ces années, elle eut recours à plusieurs copistes et enlumineurs du cru pour doter sa bibliothèque de luxueux manuscrits. La plupart furent copiés sur parchemin et Jeanne consacra d’importantes sommes à leur décoration et à leur illustration. Les comptes d’Angers font état d’au moins seize manuscrits qu’elle fit copier, relier ou réparer. Ils ont tous disparus, sauf l’exemplaire déjà mentionné du Mortifiement de Vaine Plaisance, conservé aujourd’hui à Berlin.
Une autre source précieuse de renseignement se trouve aujourd’hui aux Archives des Bouches-du-Rhône de Marseille. Il s’agit de quelques comptes relatifs aux dépenses de Jeanne de Laval à Aix-en-Provence entre 1479 et 1480 qui donnent à voir un aspect longtemps ignoré du mécénat bibliophilique de Jeanne de Laval, malgré leur publication en 1908 par l’abbé Arnaud d’Agnel avec une bonne partie des comptes du roi René, conservés dans les mêmes archives à Marseille. D’une richesse incomparable, cette édition des Comptes du Roi René présente toutefois un inconvénient de taille au regard des comptes concernant Jeanne de Laval. En effet, sans doute pour atteindre à une plus grande clarté, l’auteur a préféré renoncer à une transcription diplomatique et chronologique pour opérer plutôt un découpage dans les documents et regrouper ainsi les paiements en catégories thématiques (édifices, peinture et enluminure, livres, tapisserie et broderie, etc.). Découpage arbitraire et sélectif qui, malgré un effort d’identification de chaque paiement, empêchait toute vue d’ensemble d’un même compte. C’est ainsi que parmi les documents publiés sous le titre général de Comptes du Roi René, un des comptes a tout simplement perdu son identité. Il s’agit du registre B-2510 des Archives des Bouches-du-Rhône, contenant les dépenses de la reine pour les années 1479-1480. Dans sa préface, Arnaud d’Agnel précise bien que ce compte concerne les dépenses de Jeanne et non de René, mais cela ne l’empêche pas de le noyer dans la masse énorme des extraits de comptes du roi, sans faire allusion à Jeanne ni dans la transcription, ni dans l’index. On voit pourquoi la plupart des historiens modernes considèrent que ce compte concerne les dépenses de René.
Or ce document est essentiel pour mesurer l’intérêt que Jeanne de Laval accordait aux livres. En effet, 13 des 43 paiements regroupés sous la rubrique « livres » de l’édition d’Arnaud d’Agnel proviennent des comptes de la reine, ce qui représente plus de 30% de l’ensemble des dépenses engagées durant 16 mois seulement. En redonnant ainsi à Jeanne de Laval l’initiative de plusieurs dépenses pour des commandes de manuscrits, une bonne partie de l’image de mécène construite autour de la figure de René se voit subitement tournée vers la reine elle-même.
Ce que nous connaissons de la collection de la reine montre un partage assez équilibré entre contenus religieux et profanes. Nous nous contenterons ici de nous arrêter uniquement aux commandes et dépenses qu’elle a pu faire pour des ouvrages à caractère religieux. D’ailleurs, dans les comptes de la reine, aussi bien angevins qu’aixois, toutes les mentions de dépenses relatives aux livres ne concernent que des ouvrages de dévotion ou vies de saints. Le premier texte à y apparaître n’a rien pour surprendre puisqu’il s’agit de l’Apocalypse de saint Jean, sans doute fort utile à Jeanne lorsqu’étaient déployées les incomparables tentures du château d’Angers qui en proposaient une lecture par l’image. Jeanne débourse la somme considérable de trois écus d’or qu’elle fait remettre à Estienne Chambellan en mai 1456 pour en avoir exécuté la copie sur papier[5]. Elle paie trois florins pour offrir vers Noël 1458 des Heures modestes à une certaine Marie Despron , tandis qu’en 1479, elle fait réparer et redorer le fermoir des Heures de Mariolle, dite « bastarde de Chastillon », et donne quelques florins à Michau, serviteur de « notre fille de Lorraine », sans doute Yolande d’Anjou, pour l’aider à obtenir un bréviaire.

En 1459, Jeanne engage des sommes considérables pour la réalisation d’un livre d’heures qu’elle se propose d’offrir à sa sœur Louise. Les comptes fournissent une description détaillée des différentes étapes de la fabrication, de l’enluminure et de l’ornementation du manuscrit. La copie sur parchemin, avec rehauts d’or et d’azur sur les pages du calendrier, est réalisée à Angers par Gilles Renart escripvain, tandis que l’enluminure et l’ornementation secondaire sont confiées à Jean Missant, très actif à la cour d’Anjou jusqu’en 1467. Quinze miniatures, 178 bordures ornementales et plus de 2 000 initiales de couleur seront réalisés par l’artiste. Un autre enlumineur, «Messire Lorens, enlumineur de monseigneur en nostre dite ville d’Aix », est chargé d’ajouter au manuscrit une image de sainte Suzanne tandis que l’orfèvre Jacob Prast dote sa reliure en velours noir de deux fermoirs d’or à 22 carats. Une toile cirée spécialement conçue pour le somptueux livre de prières viendra protéger l’ensemble. Les comptes font aussi état de certaines dépenses destinées à embellir les propres Heures de Jeanne de Laval par l’adjonction de fermoirs comportant les initiales R et I pour René et Jeanne. Il est tentant de rapprocher ces Heures, appelées «grant livre» dans les comptes, de celles qui sont mentionnées dans un inventaire spécial daté du 16 septembre 1486. En effet, parmi les objets précieux que Jeanne avait laissés en dépôt dans le reliquaire de la cathédrale d’Angers, se trouvaient de «grans heures», estimées à au moins 3 0000 écus d’or, dotées de fermoirs d’or gravés aux chiffres R et I (ou J) avec trois rubis et une grosse perle.
Outre les livres de dévotion, les textes hagiographiques sont bien représentés dans la bibliothèque de la reine. Mentionnons d’abord une Histoire de saint Louis par Joinville que Jeanne aurait fait copier pour elle sur un manuscrit découvert plus tard à Beaufort-en-Vallée dans les archives de René en 1544 mais amputé par son nouveau possesseur de sa miniature de frontispice et de son avertissement explicatif, sans doute pour faire disparaître toute trace du premier propriétaire (BNF, n.a.fr. 6273). Jeanne aurait ensuite offert sa copie à sa belle-fille Yolande d’Anjou, duchesse de Lorraine, et à son époux René II de Lorraine. Rien pourtant, au vu du manuscrit, ne permet d’affirmer que Jeanne en fut jamais propriétaire.
Entre avril et mai 1459, plusieurs prières à sainte Anne, saint Nicolas, sainte Marie-Madeleine « et d’autres saintes » sont extraites du bréviaire de René d’Anjou, à l’intention de la reine. L’intérêt qu’elle porte aux saints et à leur vie se manifeste à nouveau quelques années plus tard, lorsqu’elle demande en mai-juin 1479 au copiste Migon de lui écrire une Vie et Office de sainte Marthe de Tarascon et qu’en juillet 1480, elle rétribue « maistre Jehan Neron » pour avoir fait écrire une Translation de saint Antoine. Au même moment, elle achète au libraire Guillaume un livre de la Vie des nouveaulx sains, que Julien Macho vient d’imprimer à Lyon. En octobre de la même année, ce sont les fermoirs de sa bible qui sont réparés.
Toutes ces dépenses concordent avec le goût marqué de Jeanne de Laval pour les textes hagiographiques. Les plus importantes concernent la copie et l’enluminure d’au moins quatre exemplaires de la Vie de saint Honorat que Jeanne acquiert durant l’année précédant immédiatement la mort de son époux.
Le premier exemplaire de ce groupe est enluminé par Georges Trubert, à qui la reine demande de peindre des images de saint Honorat et d’autres saints durant l’été de 1479. Ces miniatures devaient être particulièrement appréciées puisqu’au moment où Jehan, son chapelain, dote le livre d’une reliure de velours, Jeanne paie pour des esguillectes (petits morceaux de soie) que l’on avait coutume de coudre dans les livres afin d’isoler les images aussi précieuses que fragiles des feuillets voisins et d’en assurer ainsi la protection. Trois autres exemplaires de cette œuvre seront par la suite copiés par différents scribes qui recevront à peu près la même somme pour leur travail, soit sept florins ou un peu plus. Jehannot, clerc de Balthasar Hirtenhaus, le contrôleur des finances de la reine, est récompensé pour la copie d’un «Livre de saint Honnorat» sur papier. Jacques Goibault et Jean Lamyer seront chargés de copier et de faire relier respectivement une version en latin et une en occitan.
À qui étaient destinés ces exemplaires de la vie du saint provençal ? Peut-être aux religieux de l’abbaye de Saint-Honorat de Lérins dont la bibliothèque était considérée, déjà au XIVe siècle, comme la plus belle d’Europe. Malheureusement, aucun des manuscrits n’est parvenu jusqu’à nous, pas plus que la bibliothèque de Lérins, qui fut dispersée lors de la sécularisation de l’abbaye en 1788. Pourquoi Jeanne de Laval a-t-elle multiplié, et dans un laps de temps si court, les copies de ce texte ? Réactiver le culte du fondateur du monastère de Lérins était peut-être pour elle un moyen d’obtenir son intercession en faveur de René dont la santé se dégradait rapidement. Un autre élément de réponse se trouve peut-être dans une lettre que Jeanne (et non René comme on l’a souvent affirmé) adressa à l’évêque de Grasse en octobre 1479, au sujet de la découverte de nouvelles reliques de saint Honorat. Suite à l’authentification des reliques, la reine commanda en juin 1480 un reliquaire d’argent à l’un de ses orfèvres, un mois à peine avant le décès de son époux.

Notes

[1] Splendeur de l’enluminure. Le roi René et les livres, Angers, 2009
[2] Comptes de l’argenterie de Jeanne de Laval par Jean Legay (Angers, Bibl. Mun., Rés., Ms. 1064, f. 167)
[3] Leroquais, 1940-1941, t. 2, p. 162-164
[4] Damongeot-Bourdat, 2007, p. 83 et 93
[5] Comptes de l’argenterie…, f. 22v

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