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Selon l’ensemble des chercheurs, les Heures d’Étienne Chevalier sont la source d’inspiration la plus connue du Maître de Jeanne de Laval. Elles sont déterminantes dans l’élaboration du cycle enluminé du Psautier de Jeanne de Laval. François Avril notamment, mentionne des rapprochements entre les miniatures du Portement de croix, de la Descente de croix et de la Mise au tombeau des deux manuscrit [1]. D’après ce spécialiste, l’enlumineur se réfère à des prototypes du deuxième quart du XVe siècle utilisés dans l’Ouest de la France et la Bretagne.
Comme le laisse présager le titre, les Heures d’Étienne Chevalier est un livre d’heures enluminé pour Étienne Chevalier [2] entre 1452 et 1460. L’enlumineur de cette œuvre, Jean Fouquet, est considéré comme  » le plus grand peintre et enlumineur français du XVe siècle [3] « . Le peintre est probablement né à Tours dans les années 1415-20, ville dans laquelle il développa son activité jusqu’à sa mort vers 1478-1481. Son travail est riche de multiples influences résultant de ses voyages, notamment en Italie entre 1443 et 1447. Ainsi, son œuvre synthétise des caractéristiques de l’art français, flamand et italien de son temps. En 1475, Jean Fouquet est nommé peintre du roi par Louis XI. Il travaille non seulement pour les commanditaires traditionnels, mais répond surtout à la demande d’une nouvelle catégorie de clientèle constituée par la haute bourgeoisie de l’administration royale. La commande d’un livre d’heures par Étienne Chevalier s’inscrit dans l’émergence de cette nouvelle clientèle. Jean Fouquet réalise cette œuvre entre 1452 et 1460. Il l’illustre d’un cycle hagiographique et d’épisodes de l’Enfance et de la Passion du Christ. Cette œuvre inaugure un nouveau type de composition qui marque un véritable tournant dans l’art de l’enluminure. Les larges bordures ornées de motifs végétaux sont supprimées au profit d’une simple baguette dorée qui encadre les miniatures. Cette nouvelle conception de l’espace de représentation fut une des raisons de son succès. En effet, grâce à leur composition innovante, ces enluminures peuvent être assimilées à des œuvres autonomes, ce qui valut à ce livre d’heures d’être démembré au XVIIIe siècle. Les miniatures ont alors été extraites du livre d’heure pour être collées sur des supports rigides et ainsi être exposées comme de véritables tableaux. Le Maître de Jeanne de Laval a fait ce même choix de « mise en page » pour orner le Psautier de la reine.
Lorsque l’on confronte les deux œuvres, force est de constater que le Maître de Jeanne de Laval a emprunté des personnages aux Heures d’Étienne Chevalier. Nous pouvons classer ces emprunts en deux catégories :
– Parfois, le Maître de Jeanne de Laval extrait un ou plusieurs personnages d’une scène qu’il intègre dans une enluminure illustrant le même thème et occupant la même fonction que dans l’enluminure des Heures d’Étienne Chevalier dont ils sont issus.
– Dans d’autres cas, le Maître de Jeanne de Laval fait preuve de plus de créativité en utilisant des personnages inspirés de ceux de Fouquet dans des scènes à la thématique différente de celles dont ils sont issus, réadaptant donc aussi leur fonction.
Nous pouvons suivre ce type d’emprunts à travers trois exemples :

Descente de Croix : Psautier de Jeanne de Laval, f. 16
En observant la scène de la Descente de Croix dans chacun des deux manuscrits (feuillet 16 du Psautier de Jeanne de Laval et santuario 15 des Heures d’Étienne Chevalier, accessible sur le site de l’agence photographique de la Réunion des musées nationaux), François Avril a relevé des similitudes dans les attitudes générales des personnages, notamment concernant l’homme détachant le Christ de sa croix. Maintenant, si l’on compare plus en détail les deux scènes, on constate une forte ressemblance de l’homme de profil portant un vase dans la partie droite de l’image. Le Maître de Jeanne de Laval semble s’être inspiré de l’œuvre de Fouquet non seulement pour la fonction et la place de ces personnages mais également pour le chapeau ainsi que la position de la tête légèrement levée mais l’analogie est particulièrement frappante au niveau des plis des tuniques des deux hommes.


Ensevelissement du Christ : Psautier de Jeanne de Laval, f. 17
L’exemple suivant concerne la représentation de la Mise au tombeau. Nous constatons que les acteurs de cette scène dans les Heures d’Étienne Chevalier (santuario 17) sont majoritairement repris pour composer le premier plan de la Mise au tombeau du Psautier de Jeanne de Laval (feuillet 17). Commençons par comparer les deux hommes déposant le corps du Christ dans l’œuvre de Fouquet à ceux plaçant la dalle du tombeau dans le psautier de la reine. Bien que leur fonction ne soit pas strictement la même, les vêtements, la position ainsi que les mouvements de ces personnages sont presque identiques. Le maître de Jeanne de Laval a tout de même modifié en partie les couleurs et la position des têtes. Toujours dans la mise en relation de ces deux scènes, nous retrouvons dans une attitude proche, la femme dont seule l’épaule gauche dépasse derrière le tombeau. Toutefois, l’analogie est moins frappante que dans le cas précédent. En effet, alors que dans le livre d’heures, l’action de cette femme est clairement définie (elle embrasse la main du Christ), dans le psautier, aucune action ne lui est attribuée, diminuant ainsi fortement son importance. Enfin, notons également que les deux derniers personnages présents dans ce premier plan de la Mise au tombeau du Psautier de Jeanne de Laval trouvent leur équivalent chez Fouquet. Il s’agit de la Vierge et de l’homme de profil à droite de chacune des scènes. Leur représentation n’est pas aussi fidèle au modèle de Fouquet que dans les exemples développés précédemment mais ils occupent tout de même la même place par rapport au reste du groupe.

La seconde catégorie de reprises, plus intéressante encore, concerne les scènes dans lesquelles le Maître de Jeanne de Laval intègre des personnages créés par Jean Fouquet dans ses propres compositions mais en les adaptant, cette fois, dans des scènes différentes de celles dont ils sont extraits et donc en modifiant leurs rôles.
Psautier de Jeanne de Laval, f. 13Le premier exemple concerne deux personnages de l’enluminure de Jésus devant Pilate enluminée dans les Heures d’Étienne Chevalier (santuario 12). Ces derniers ont été repris par le Maître de Jeanne de Laval pour la scène dans laquelle Jésus est dépouillé de ses vêtements (feuillet 13). L’enlumineur a extrait de la partie inférieure de la miniature de Jean Fouquet les deux artisans œuvrant à la confection de la croix pour les réadapter dans le rôle des personnages ôtant la tunique du Christ sous les yeux de Pilate. Si les tenues vestimentaires et les attitudes sont reprises avec précision, leurs places sont différentes. Ils ne sont plus dos à dos comme chez Fouquet, mais se font face et encadrent le Christ et non plus l’instrument de son supplice. Dans le psautier, l’artiste semble attribuer moins d’importance à ces deux hommes que dans le livre d’heures, les reléguant au second plan en les masquant partiellement, par la colonnette pour l’un et par le corps du Christ pour l’autre.
Pentecôte : Psautier de Jeanne de Laval, f. 20Comme l’a relevé François Avril[4], dans la scène de la Pentecôte enluminée au feuillet 20 du psautier, les deux personnages agenouillés au premier plan sont fortement inspirés de ceux placés au pied du lit de la Vierge dans la scène de la Dormition des Heures d’Étienne Chevalier (santuario 24). Ici aussi, les positions et les drapés sont repris à l’identique. Cependant, le Maître de Jeanne de Laval les a rapproché l’un de l’autre.
Nos recherches ont permis de mettre au jour un autre artiste dont l’influence est fortement perceptible dans le cycle enluminé du Psautier de Jeanne de Laval.
Il s’agit d’un exemplaire d’un Miroir historial de Jean de Vignay en trois volumes dont deux sont conservés à la BnF sous la cote ms. fr. 50 et 51 et le troisième au musée Condé de Chantilly sous la cote ms 122. Ce texte, traduction du Speculum historial de Vincent de Beauvais est illustré de cinq cent six miniatures qui, contrairement au Psautier de Jeanne de Laval, sont insérées dans le texte. Ce manuscrit est important pour l’histoire de la bibliothèque de son commanditaire mais aussi pour l’artiste qui l’a enluminé. En effet, il s’agit de la première œuvre commandée par Jacques d’Armagnac[5] pour enrichir la bibliothèque dont il a hérité. Quant aux enluminures des trois volumes, elles constituent l’œuvre la plus ancienne attribuée à Maître François, enlumineur à la tête d’un important atelier parisien connu tant pour la qualité que pour la quantité des œuvres qui lui sont attribuées.

Alors que l’influence des Heures d’Étienne Chevalier sur le Psautier de Jeanne de Laval est essentiellement perceptible dans la réutilisation de certains motifs, les liens avec le Miroir historial concernent surtout le traitement de l’espace et notamment les principes de division des images ainsi que d’organisation des scènes.
Malgré des fonctions et usages différents – le Psautier de Jeanne de Laval étant un ouvrage de dévotion alors que le Miroir historial est un ouvrage d’histoire universelle – les deux manuscrits comportent des enluminures illustrant certains thèmes en commun. Évoquant l’histoire du monde depuis sa création jusqu’à l’année 1250 dans un ordre chronologique, le premier des trois volumes (BnF, ms. fr. 50) contient des scènes de la Vie du Christ dont certaines font partie de la Passion, thème du cycle enluminé dans le psautier de la reine. Pour cette raison, les comparaisons qui vont suivre sont établies avec ce premier volume.
Psautier de Jeanne de Laval, f. 11Commençons par mettre en relation la première scène du cycle d’enluminures du Psautier de Jeanne de Laval, à savoir, l’Arrestation du Christ (f. 11) avec la miniature illustrant le même thème dans le Miroir historial (f. 229).

 

Miroir historial de Jean de Vignay : BnF, fra. 50, fol. 229 Ce premier rapprochement permet d’ores et déjà de mettre en lumière plusieurs points communs significatifs entre les enluminures des deux manuscrits. Au sujet de la composition, nous observons une organisation de l’espace similaire, des systèmes de répartition et de séparation des scènes comparables ainsi que l’utilisation du même principe de narration continue. Les similitudes se situent également au niveau des thématiques, tant par leur association (ce sont les mêmes thèmes de la prière au mont des oliviers, de l’arrivée des soldats dans le jardin et de l’Arrestation du Christ qui sont représentés dans un même espace), que par leur traitement et par l’utilisation de mêmes motifs (portiques, plessis, groupes de Judas et du Christ…).
Les deux rapprochements suivant permettent de soulever le cas des deux enluminures du psautier subdivisés en plusieurs espaces.
Psautier de Jeanne de Laval, f. 12Dans le premier cas, nous observons une division stricte de l’espace en quatre compartiments. La miniature du folio 12 est l’unique enluminure du psautier dans laquelle l’enlumineur a mis en pratique ce système qui vient s’opposer à l’exemple précédent dans lequel des scènes se déroulant dans des temps différents coexistaient dans un espace unifié. En plus de la baguette du cadre, les espaces sont délimités par des éléments d’architecture qui produit un effet de “ boîte ” fidèle à la conception de l’espace au Moyen Âge. Nous pouvons rapprocher cette miniature de celle peinte sur le feuillet 230 du Miroir historial.

 

Miroir historial de Jean de Vignay : BnF, fra. 50, fol. 230 Les liens entre ces deux enluminures sont de plusieurs natures. Ils concernent non seulement la composition de l’enluminure (deux registres superposés divisés chacun en deux compartiment…) mais aussi la thématique des épisodes représentés qui n’est pas identique mais tout de même comparable (f. 12 du Psautier de Jeanne de Laval : Jésus devant Caïphe ; Jésus devant Anne ; Jésus frappé et insulté par les soldats ; le Couronnement d’épines. f. 230 du Miroir historial : le Christ devant Hérode ; la Flagellation ; le Christ devant Pilate ; le Couronnement d’épines). Notons également une répartition semblable de ces scènes sur chacun des deux feuillets (les deux scènes de comparution dans la partie gauche et les deux scènes d’outrage à droite) sans oublier la disposition du personnage principal dans chacune de ces scènes (Dans les deux cas, dans la moitié gauche, le Christ est à droite dans la scène du haut et à gauche de la scène du bas. Dans la partie droite, il est au centre des deux compartiments).

Psautier de Jeanne de Laval, f. 13La seconde enluminure du Psautier de Jeanne de Laval qui présente des scènes sur deux registres superposés est sur le [folio 13La seconde enluminure du Psautier de Jeanne de Laval qui présente des scènes sur deux registres superposés est sur le folio 13. Nous allons la rapprocher de la miniature du folio 215 du Miroir historial .

Miroir historial de Jean de Vignay : BnF, fra 50, fol. 215
Le système de division de ces deux enluminures n’est pas le même que dans l’exemple précédent. En effet, le cadre se limite aux contours de l’image et ne vient donc pas la subdiviser. Les espaces sont définis uniquement par des éléments d’architecture (colonnettes et linteaux).

Psautier de Jeanne de Laval, f. 13Le rapprochement ne se limite pas à cela. Dans ces deux miniatures, un élément nous interpelle. Au premier regard, elles semblent être divisées en quatre espaces abritant chacun une scène distincte. Or lorsque l’on observe plus attentivement le registre inférieur, nous constatons que dans les deux cas il s’agit en réalité d’un même espace. En effet, dans ces deux registres, des éléments passent derrière la colonnette centrale créant ainsi une continuité entre la partie gauche et la partie droite. Dans l’enluminure du Psautier de Jeanne de Laval (f. 13), c’est le bras gauche et le visage du bourreau ôtant la tunique du Christ ainsi que la tunique elle-même qui passent derrière la colonnette pour établir cette continuité. Dans la miniature du Miroir historial (f. 215) c’est un homme dont le bras tendu passe derrière cette colonnette qui assure ce rôle de liaison. En plus de créer un lien en se trouvant simultanément dans les deux espaces, cet homme, par son regard orienté vers la scène de gauche et sont geste indiquant la partie droite, incite notre regard à circuler d’un espace à l’autre.
Cette mise en relation n’est pas dirigée par le thème puisqu’il est complètement différent entre les deux feuillets. Le folio 215 du Miroir historial n’illustre pas d’épisodes de la Passion du Christ mais des événements de la vie de l’empereur Tibère. Il est toutefois intéressant de relever certaines similitudes. Pilate, le personnage central de l’enluminure du Psautier de Jeanne de Laval est représenté trois fois. Sur le feuillet du Miroir historial, nous venons de le mentionner, c’est Tibère le personnage central mais nous le retrouvons également à trois reprises. Plus encore, ces deux protagonistes sont placés aux mêmes places et tournés dans les mêmes directions sur les deux feuillets.

Psautier de Jeanne de Laval, f. 15

Attardons nous maintenant sur la façon dont les deux miniaturistes traitent les paysages en rapprochant l’enluminure du f. 15 du Psautier de Jeanne de Laval de celle du f. 55 v du Miroir historial .

Miroir historial de Jean de Vignay : BnF, fra. 50, fol. 55v

Bien que ces deux enluminures illustrent des thèmes complètements différents (la Crucifixion du Christ, pour la miniature du psautier et les Hébreux dépouillant les Égyptiens ainsi que la Mort des premiers-nés et des troupeaux pour l’enluminure du Miroir historial), elles présentent un paysage composé de façon comparable. Si l’on se concentre sur le second plan, à l’exception de la première à droite dans le Miroir historial, il y a le même nombre de collines. De plus, elles sont de même taille, de même forme mais surtout, elles sont disposées de façon identique les unes par rapport aux autres, suivant un même système d’enchevêtrement voué à suggérer de la profondeur.
Nous retrouvons également les mêmes types d’arbres dans ces deux enluminures à commencer par les grands arbres de forme triangulaire. La couleur de ces derniers subit une même dessaturation suggérant leur place dans la profondeur des paysages. La seconde espèce d’arbre présente dans les deux enluminures est constituée par de petits arbres aux formes arrondies et regroupés en bosquets.
Ensevelissement du Christ : Psautier de Jeanne de Laval, f. 17

Le dernier point de notre démonstration visant à appuyer l’idée selon laquelle le cycle d’enluminures créé par le maître de Jeanne de Laval dans le psautier de la reine est fortement emprunt des miniatures d’un volume du Miroir historial conçues par Maître François concerne les architectures que les deux miniaturistes placent dans leurs paysages. Il est intéressant de remarquer que, là aussi, il y a des similitudes dans leur façon d’employer et de représenter ces bâtiments. Pour illustrer nos propos, nous allons mettre en relation la Mise au tombeau peinte sur le f. 17 du psautier avec la miniature du f. 47v du Miroir historial (Jacob luttant avec l’ange et Jacob et Ésaü se retrouvant).

Miroir historial de Jean de Vignay : fra 50, fol. 47v

Dans ces deux enluminures, les artistes ont placé un premier groupe bâtiments au sommet d’une colline dans la partie gauche. A cela s’ajoute d’autres architectures plus loin dans la profondeur de l’image. Contrairement aux premières, les secondes sont placées différemment dans les deux miniatures, leur place s’adaptant aux espaces laissés libres entre les éléments propres à chacune des scènes (l’échelle de Jacob pour le feuillet du Miroir historial et les croix du Christ et des larrons pour l’enluminure du psautier). Dans les deux miniatures, ces différents groupes d’architectures sont des ensembles fortifiés constitués de mêmes éléments. Ils sont ceints de murailles à créneaux et merlons interrompues par des tours. Les tours sont cernées de hourds et couvertes de toitures coniques plus où moins incurvées et surmontées par de longues flèches pointues. D’autres bâtiments dont nous percevons essentiellement les couvertures apparaissent derrière ces fortifications.

Notes

[1] AVRIL (François), dans Les manuscrits à peinture en France 1440-1520, Paris, 1995, p. 127
[2] Étienne Chevalier occupa les fonctions de notaire, secrétaire du roi et ambassadeur sous Charles VII et Louis XI. Il est nommé trésorier de France en 1452
[3] REYNAUD (Nicole), dans Les manuscrits à peinture en France 1440-1520, Paris, 1995, p. 130
[4] AVRIL (François), dans Les manuscrits à peinture en France 1440-1520, Paris, 1995, n°66, p. 127
[5] Né en 1433, comte de la Marche et duc de Nemours, Jacques d’Armagnac était un favori de Louis XI et un grand bibliophile. Ayant comploté à plusieurs reprises contre le roi, il fut condamné par le Parlement de Paris et exécuté en août 1477.

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