Les devises  de Jeanne de Laval

 Le premier signe emblématique exposé dans le Psautier est l’emblème personnel de Jeanne de Laval : deux tourterelles enchaînées, assises sur une branche de groseillier.

Cette devise est largement utilisée par la princesse. Elle se retrouve plusieurs fois dans ce manuscrit. Elle apparaît également, à partir de 1454, dans le décor d’autres livres réalisés pour elle (Mortifiement de vaine Plaisance) et sur divers témoins de la vie quotidienne de Jeanne de Laval, une médaille (médaille coulée en 1461 par Francesco Laurana, BNF, Cabinet des Médailles n° A. v. 147), des peintures murales dans ses demeures de plaisance (Manoir de la Haute Folie, près d’Angers, offert par le roi René en 1465, manoir de Chanzé offert en 1454, manoir de Reculée acheté en 1465) mais aussi, à travers le témoignage des comptes, sur une multitude de supports : tapisseries, vitraux, vêtements brodés, etc. Entre 1453 et 1459, par exemple, Jeanne de Laval paye l’orfèvre Jacob Desprat « pour avoir fait deux ferrures pour ceintures fait de branches de groseillier, la tringle émaillée et gravée à notre devise » et « deux petites sainturetes d’or facites à torterelles et per non per escript lesquelles saicturets ».
Cette profusion emblématique est bien dans l’air du temps et s’accorde à la véritable passion que René d’Anjou a montrée pour cette forme de représentation princière. Lui-même a accumulé ces devises, mots et chiffres. On lui en connaît plus d’une vingtaine.
La devise de la tourterelle est d’ailleurs un emblème partagé entre le prince et son épouse. La portée symbolique du signe justifie en partie cette association. Cette devise de la tourterelle retenue par le couple royal porte en effet un sens symbolique clair pour les lecteurs contemporains. La tourterelle est, selon les bestiaires, l’animal fidèle par excellence. Dans son poème allégorique sur son mariage avec Jeanne de Laval, Regnault et Jehanneton, composé entre 1454 et 1461, René d’Anjou évoque leurs devises respectives : « Mais guères après ne tarda / C’est turtre (tourterelle) par là voilà / qui sur le scion se posa / Lors de la souche ; / Laquelle ne fist du farouche, / Ainçoys très doulcement s’approuche / Du creux de l’arbre, et en sa bouche / portoit entier / un rain (rainceau) de rouge groseillier / Lequel sans nullement tarder / Mist au creux et ? pour abréger / Son ny en fist / Et puis mondainement ne prist / A chanter hault, si que l’oïst / Son per, affin que là venssit / Et chanta tant / que son père au crier l’enfant ».
Jeanne de Laval n’est d’ailleurs pas la seule à utiliser cet emblème de la tourterelle et son sens symbolique n’est pas nécessairement courtois. Jean-Galéas Visconti l’avait par exemple retenue, posée sur un soleil rayonnant et associée au mot A BON DROIT, quand il avait évincé son oncle Barnabé de la co-seigneurie de Milan, en 1395, pour signifier la fin de leur union politique. François Ier de Gonzague, marquis de Mantoue, la figure seule également, posée sur un rameau entourant une fontaine avec le mot VRAI AMOUR NE SE CHANGE. L’explication de cette devise se retrouve dans le Libellus de natura animalium : « la nature de la tourterelle est telle que si elle perd son compagnon, elle ne boit plus l’eau claire ni ne se pose sur un rameau vert ». Nicolas Rolin, chancelier de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et son épouse Guigone de Salins, les célèbres fondateurs des Hospices de Beaune, l’emploient encore, figurée unique et accompagnée du mot SEULLE.
Dans le cas de Jeanne de Laval et de René, la tourterelle porte évidemment le sens courtois de l’union indéfectible. Ce thème apparaît dans d’autres devises de René d’Anjou comme celle du Toupin des cordiers, outil technique permettant de tresser les cordages. L’objet est chargé des lettres RI (René et Jeanne ou Isabelle) et les poignées des mots EN UN. L’association au groseillier renforce encore ce sens symbolique puisque ce végétal est couramment associé à la fécondité. L’union de Jeanne et de René est gage de  fécondité pour la dynastie angevine.
Dans le Psautier, ce thème est souligné par l’association de la devise aux lettrines systématiquement figurées comme des branches de couleur violine, écotées et desséchées. Ce dernier motif est très présent dans l’emblématique de René d’Anjou. La couleur même de la branche appartient à son répertoire de signes. Il se fonde sur un jeu de mots entre souche et soucis et évoque la difficulté du pouvoir, le bois de la Croix, la détresse amoureuse et, peut-être, la stérilité du couple royal. René multiplie les représentations emblématiques centrées sur ce thème de la fécondité, notamment à travers sa devise de la souche sèche reverdissant au moyen d’un scion d’oranger (symbole de vie éternelle), véritable allusion parlante à son prénom Renatus-rené. Les lettrines en bois sec se régénérant dans un groseillier où se logent  les tourterelles constituent en quelque sorte le pendant féminin du scion de René d’Anjou.

Armoiries couronnées, tourterelles, groseillier, souche sèche et fleur de jeannette composent donc l’essentiel de l’arsenal emblématique de Jeanne de Laval.
La mise en scène de ces signes dans ses manuscrits en général et dans son Psautier en particulier, répond à une logique spécifique.

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