Les folios emblématisés

Les signes emblématiques qui ornent le manuscrit Ms. 41 (202) de la médiathèque François Mitterrand de Poitiers, le célèbre Psautier de Jeanne de Laval, ont permis d’attribuer, en toute certitude, la propriété de cet ouvrage à la seconde épouse de René d’Anjou. Ces marques de propriété et d’identité apparaissent seulement sur neuf des 192 feuillets du manuscrit. Autant dire que cette mise en signe est relativement sobre en regard d’autres productions contemporaines de qualité équivalente du point de vue de la réalisation et du commanditaire, y compris celles destinées à cette princesse. Cette discrétion ne retire rien à l’intérêt de cette emblématisation du livre – notons d’ailleurs qu’à l’exception des dix miniatures en pleine page et des lettrines ornées, ces représentations emblématiques constituent le seul décor du manuscrit – elle attire au contraire l’attention du lecteur sur les emblèmes employés, la qualité de leur réalisation, la portée de leur discours.
Psautier de Jeanne de Laval, f. 1
Le premier emblème qui orne ce manuscrit apparaît, dès le premier feuillet , dans le bas de la page. Deux tourterelles, le cou lié par une petite chaînette bleue, reposent sur une branche de groseillier identifiable à ses feuilles et fruits. A priori, rien ne distinguerait ce dessin d’un simple élément de décor dans le goût de ces compositions réalistes – animaux, fleurs ou insectes – qui ornent fréquemment les manuscrits de luxe de cette période. La récurrence de cette figure dans le manuscrit lui-même – il y apparaît neuf fois (feuillet (ou f.) 1, et dans des initiales ornées aux f. 22, 41v, 54v, 66v, 78v, 93v, 107v, 122) – et les sources relatives à Jeanne de Laval et à son époux René d’Anjou, nous permettent pourtant de la considérer comme un véritable emblème attaché à la personne de la reine. Les sources du temps appellent ce type de signe une devise.
Psautier de Jeanne de Laval, f. 22Le second signe de propriété présent dans ce livre apparaît au feuillet 22. Il s’agit de la représentation des armoiries de Jeanne de Laval. Cet écu, repeint sur une version plus ancienne, associe les armes de René d’Anjou à dextre (à gauche du lecteur) à celle du père de Jeanne à senestre (à droite). Il rassemble plusieurs armoiries familiales ou territoriales – on parle de quartiers – dans une savante combinaison d’armoiries. La description héraldique de cet écu, ou blasonnement, est la suivante : Parti (divisé verticalement en deux), au 1 coupé (divisé horizontalement), au premier quartier (en partant de la gauche) tiercé en pal (divisé en trois parties verticales) au 1 fascé (rayé horizontalement) de gueules (rouge) et d’argent (blanc) de huit pièces – Hongrie -, au 2 d’azur (bleu) semé de lis d’or au lambel (sorte de râteau à trois dents) de gueules – Anjou issus des Capétiens -, au 3 d’argent à la croix potencée (avec traverses aux extrémités) d’or (jaune) cantonnée (chargée dans les angles) de quatre croisettes du même (aussi d’or) – Jérusalem – ; au second quartier parti au 1 (le bas lui-même divisé en deux verticalement) d’azur semé de fleurs de lis d’or à la bordure de gueules (bande rouge sur le pourtour) – Anjou issus des Valois -, au 2 d’azur semé de croisettes recroisettées et fichées (pointue) d’or, à deux bars adossés du même brochant sur le tout (posés sur le fond) – Bar -, un écusson d’or à quatre pals (bandeau vertical) de gueules posé en abîme (au centre de l’écu) – Aragon – ; au 2 écartelé (coupé en quatre), au 1 (premier quartier en haut à gauche) d’azur à trois fleurs de lis d’or – France -, aux 2 et 3 d’or à la croix de gueules chargée de cinq coquilles d’argent, cantonnée de seize alérions (petits aigles) d’azur – Montmorency -, au 4 d’azur semé de fleurs de lis d’or à la bande componée (alternant des carreaux de couleur) de gueules et d’argent brochant – Évreux -, sur le tout, de gueules au lion d’argent, armé, couronné et lampassé d’or – Vitré.
Cette combinaison correspond aux armes utilisées par René d’Anjou à partir de 1466 et plus spécifiquement dans les années 1470 et à celles portées par Jeanne de Laval à partir des années 1480. Il reste toutefois difficile d’établir si cette mise en signe du livre est postérieure ou non à la mort du roi René (10 juillet 1480). Selon Christian de Mérindol ces armoiries ne furent employées par Jeanne de Laval qu’après la mort de son époux mais le fait n’est pas assuré (voir infra). Cependant, François Avril considère que la présence de l’emblème des deux tourterelles sur une branche de groseillier, utilisé par le couple, laisse penser qu’il fut enluminé du vivant du roi René. Là encore rien ne dit que Jeanne de Laval n’ait pas continué à faire usage de cette devise après le décès du roi.

Psautier de Jeanne de Laval, f. 122Un dernier emblème se retrouve encore au feuillet 122, un écu de gueules au lion passant et regardant – alias léopardd’or, armé et lampassé (griffes et langue) d’argent. Il s’agit des armes dites de Laval ancien, celles portées par les seigneurs de Laval avant le relèvement du nom par les Montmorency en 1264 et reprises par Jeanne de Laval à partir des années 1480.

L’ensemble de cette emblématique est riche d’enseignements. Ces signes nous permettent d’abord d’identifier le propriétaire du manuscrit. Mais cela ne doit pas préjuger de la date de sa réalisation qui précède celle de l’apposition des marques héraldiques (non pas date de la réalisation du manuscrit mais de l’apposition des emblèmes qui est postérieure à la réalisation du manuscrit et de ses miniatures), après 1480 et avant 1498. Ils révèlent différentes facettes de l’identité de la reine de Sicile. Ils la rendent présente, reine et femme, aux lecteurs et à Dieu lui-même.

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