L’héraldique de Jeanne de Laval

Même si les signes héraldiques apparaissent ici après les devises, il convient de revenir en priorité sur ces armoiries, principal système de signe du Moyen Âge.
Les armes portées par Jeanne de Laval appuient un foisonnant discours héraldique, un des premiers du genre, qui appelle un riche commentaire.
Comme toute épouse, la reine porte des armes qui exposent côte à côte celles de son mari – à dextre, place d’honneur – et celles de son père – à senestre, en position d’infériorité. Dans la plupart des représentations héraldiques, une dame n’existe en effet qu’en tant qu’émanation du père soumise à l’époux. Mis à part cette association, aucun signe n’expose sa singularité. Pour elle, ni brisures ni armoiries propres.
Les armes de l’époux de Jeanne, René, duc d’Anjou, de Bar et de Lorraine, comte de Provence, roi de Sicile, de Hongrie, de Jérusalem et d’Aragon, sont un véritable cas d’école de l’héraldique du XVe siècle. Le prince ne cessera en effet, au cours de sa longue et tumultueuse vie politique, des années 1430 à 1480, de réorganiser ses armoiries en y mêlant tour à tour les armes de son lignage et de sa terre à celles de fiefs provisoirement tenus ou revendiqués. Celles exposées ici correspondent au type adopté par René d’Anjou entre 1466 et sa mort en 1480. Après avoir transmis la Lorraine à son fils Jean de Calabre, René d’Anjou est élu roi d’Aragon par les Cortes catalans et place les armes de ce royaume au centre de son écu.
Très utiles pour l’historien de l’art qui souhaite dater les supports qui les portent, ces armoiries marquent un point de rupture important dans les usages et les finalités de l’héraldique. Les armoiries royales et les lis de France y tiennent une bonne place et autorisent le roi René à porter couronne ainsi que son épouse.
Les armoiries portées sur la partie senestre de l’écu de la reine sur la miniature du Psautier, ne sont pas exactement celles portées par le père de Jeanne. Ce dernier, Guy XIV de Laval (1406-1486), employait les armes de la famille de sa mère, Anne de Montmorency-Laval, dame et héritière de Laval et baronne de Vitré. Le contrat de mariage avait imposé à son époux, Jean de Montfort (Montfort-sur-Meu), alias Guy XIII de Laval, de renoncer à son nom et à ses armes (d’argent à la croix gringollée de gueules) au profit de celles des Montmorency-Laval (d’or à la croix de gueules cantonnée de seize alérions d’azur – Montmorency), brisées par l’ajout de cinq coquilles sur la croix depuis Guy VII de Laval (+1265), fils cadet de Mathieu II de Montmorency et d’Emma de Laval (de gueules au lion passant regardant d’or). En recevant la seigneurie de sa mère, ce dernier n’avait pas renoncé à ses armes mais seulement à son nom. Il avait de plus épousé en 1239 l’héritière de la baronnie de Vitré, Philippa.
Selon l’usage, Jeanne de Laval aurait donc dû porter ces seules armes paternelles (Montmorency-Laval) parties avec celles de son époux. Mais elle a pu en décider autrement, compte tenu du prestige de son lignage maternel – sa mère, Isabelle de Bretagne (+1442), est la fille du duc Jean V de Bretagne et de Jeanne de France, fille du roi Charles VI – et peut-être aussi en raison de l’absence de succession possible chez son oncle le duc Pierre II (duc de Bretagne de 1450 à 1457) après la mort sans héritier de son autre oncle François Ier en 1450. Cette stérilité, connue dès 1455, avait conduit Pierre II à unir sa nièce Marguerite de Bretagne (fille de son frère aîné François Ier) à son neveu François d’Étampes (fils de son oncle Richard d’Étampes et donc petit-fils de Jean IV). A cette date, le propre oncle de Pierre II, Arthur de Richemont, fils de Jean IV de Bretagne, est l’héritier désigné du duché. Par sa mère, Jeanne de Laval vient directement après dans le rang de succession. La reine porte donc, dès son mariage en 1454, les armes Montmorency-Laval écartelées avec celles de Bretagne (d’hermines plein). En plus des questions de succession, ce choix héraldique s’inscrivait dans une politique d’alliance entre Anjou et Bretagne. On retrouve cette version des armes de la reine sur ses sceaux des années 1462-1480 et dans le décor de son manuscrit du Mortifiement de Vaine Plaisance (Berlin, Kupferstichkabinett, ms. 78 C 5). Sur un vitrail (abbaye du Loroux (44) daté de 1457) et sur un plafond peint (chapelle du château de la Ménitré (45). Vers 1460, cette version écartelée, habituellement partie avec les pleines armes de René d’Anjou, est modifiée au profit d’un parti qui ne laisse plus voir que deux des quatre quartiers (formule possible et assez fréquente dans le Blason). Ce coupé qui, de fait, ne représente que la moitié de l’écu de Jeanne, bascule donc les hermines de Bretagne au premier quartier, la place d’honneur. Dès 1458 pourtant, François d’Etampes est déjà monté sur le trône de Bretagne, après le court règne de son oncle Arthur III, sous le nom de François II. La maison d’Anjou conserve avec le duc de Bretagne de cordiales relations mais Jeanne maintient l’usage de ses armes écartelées Montmorency-Bretagne jusque dans les années 1480 comme le confirment ses sceaux ou ses armes représentées à ses côtés sur le célèbre retable du Buisson ardent de Nicolas Froment daté de 1476, sur des peintures murales en Avignon ou le Portement de Croix de Francesco Laurana daté de 1478. Il semblerait que cette même version des armes de la reine ait d’abord été peinte sur le folio 22 de notre Psautier (Mérindol).
Dès 1464 pourtant, pour consacrer la promotion du lignage Montmorency, le roi Louis XI avait accordé au père de Jeanne, Guy XIV, le titre de « cousin » et l’autorisation de porter les armes de France au premier quartier en mémoire de sa belle-mère, Jeanne de France. Le comte de Laval ou son fils François, alias Guy XV, semblent faire usage pendant quelques temps de cette combinaison comme en atteste une statue d’ange porteur de cet écu conservée au château de Laval. Quelques temps plus tard, à une date hélas inconnue, le roi accorde au comte de Laval d’ajouter les armes d’Evreux et de Vitré. L’ensemble de la fratrie de Jeanne de Laval adopte alors ces nouvelles armes figurées sur le Psautier et décrites plus haut. Elles sont notamment attestées pour ses frères, François (Guy XV de Laval à partir de 1486), dès 1480, Pierre, archevêque de Reims (+1493),dès 1482 et pour sa sœur Hélène, dame de Derval, vers 1480. Contre toute logique de dévolution, ces armes oblitèrent les hermines de Bretagne – déjà présentes pour mémoire plus que par droit -, retiennent le sang de France au quartier d’honneur (au 1 de l’écartelé), et rappellent au 3 celles de leur arrière-grand-mère maternelle, Jeanne d’Evreux, reine de Navarre et épouse de Jean IV de Montfort, duc de Bretagne (d’azur semé de fleur de lis d’or à la bande componée de gueules et d’argent brochant). L’écu de la baronnie de Vitré (de gueules au lion d’argent, armé, lampassé et couronné d’or) est posé au centre, en abîme. Sa résurgence – la ligne directe des barons de Vitré s’était éteinte avec le père de Philippa, André III, tué à la Mansourah en 1250 – dans la combinaison des Montmorency-Laval marque sans doute l’assise bretonne de cette maison.
Ces modifications ont l’énorme avantage de faire apparaître deux fois les lis de France dans les armes des Montmorency. Elles consacrent les faveurs que Charles VII, Louis XI et Charles VIII ont accordées à son chef de nom et d’armes, leur fidèle Guy XIV, véritable représentant des intérêts royaux sur les marches de Bretagne. Cette proclamation lignagère met les armes de la reine de Sicile au diapason de son prestigieux et royal époux. Dans le cas de Jeanne, elle sont attestées pour la première fois en 1483, sur un contre sceau, soit après la mort du roi. NON, IL DATE LES ARMES ET CELLE DE LEUR APPOSITION. La portée politique de cette modification d’armoiries est pourtant surprenante et peu conforme à la situation politique de l’Anjou à la mort du roi René. Le dossier mériterait d’être éclairé par de nouvelles sources qui antidateraient peut-être ce changement d’armoiries.
Les armes figurées dans le Psautier sont donc exclusivement celles portées par Jeanne de Laval. Elles sont couronnées, ainsi quele titre de reine de Sicile, Hongrie et Jérusalem y donne droit. De discrètes tiges florales ajoutent une touche personnelle à cette héraldique qui reste avant tout une proclamation dynastique. Il s’agit de fleurs de janette, Lychnis dioica, ou de compagnon, Lychnis coronaria alba, figures parlantes fréquemment employée par les utilisatrices éponymes d’emblèmes comme Jeanne de France ou Jeanne de Bourbon.

Au feuillet 122, l’écu figuré n’est plus la grande combinaison Anjou/Montmorency mais le simple et sobre écu dit de Laval ancien (de gueules au léopard d’or armé et lampassé d’argent), c’est-à-dire les armes portées par les seigneurs de Laval avant l’union, en 1218, d’Emma, héritière de la seigneurie de Laval. Cette dernière les fait encore figurer sur son sceau de 1256 et son fils Guy VII l’utilise à son tour. Ces armes disparaissent alors des sceaux des seigneurs de la maison de Laval et ne sont plus utilisées que pour les sceaux de justice de la ville. La résurgence de ces armes dans le discours héraldique de Jeanne de Laval n’a pas été véritablement expliquée par les auteurs. La reine y a pourtant fréquemment recours après les années 1480, dans la décoration de plusieurs de ses manuscrits (Livre des saints anges, Livre de l’information des princes, Regnault et Jehanneton, Mortifiement de Vaine Plaisance (réalisé en 1457 : LA PLUPART DE CES MANUSCRITS SONT ANTÉRIEURS À 1480 L’ÉCU NE PEUT DONC APPORTER D’INDICE DE DATATION POUR LA FABRICATION DU MANUSCRIT…, etc.). Ce choix héraldique pourrait servir à montrer son attachement à la seigneurie éponyme de son lignage.

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