L’héraldique et le livre

La présence d’armoiries dans le décor des livres est très précoce. Dès la fin du XIIe siècle, les chevaliers figurés dans les illustrations portent des boucliers armoriés qui servent à les identifier. L’apparition d’armoiries comme marque de propriété est en revanche plus tardive. Elle se produit à la fin du XIIIe siècle, dans les livres de dévotion plus spécifiquement. Ce constat n’est pas dû au hasard, il procède d’une véritable héraldisation du sacré qui permet aux détenteurs d’armoiries, puissants et patrons de fondations religieuses en tête, de se rendre présents, par armoiries interposées, ad sanctos, près des lieux et des corps saints, le summum étant la proximité avec les espèces eucharistiques et la célébration de la consécration.
La présence d’armoiries dans les livres religieux sert donc assurément à marquer sa propriété sur un objet le plus souvent onéreux, voire de grand luxe, et ainsi à s’associer à l’œuvre d’artisans et d’artistes parfois de grand renom. Le livre d’heures devient donc, au Moyen Age, un véritable emblème social comme le raille le poète de cour Eustache Deschamps : «  Heures me faut de Notre-Dame, qui soient de soutil ouvrage, d’or et d’azur, riches et ceintes ». L’emblématiser à son tour dans son décor interne mais aussi sur ses parements extérieurs, fermaux, bosses, tranche et reliure, permet à son propriétaire de se mettre en scène.
Ce décor héraldique et emblématique occupe dans la page des places attendues où le regard du lecteur sait devoir les trouver. De la même façon qu’il les cherche, dans l’espace public, sur les trumeaux des portes, le cadre des fenêtres, les linteaux de cheminées ou les soufflets des vitraux. C’est en priorité au centre de la marge inférieure des premiers feuillets que l’on trouve ces signes emblématiques. Cet emplacement n’est pourtant pas la position la plus valorisante qui reste, au Moyen âge, le coin supérieur droit – à plus forte raison dans la page – car c’est par là que commence la lecture. C’est néanmoins à cet emplacement que s’achève naturellement le parcours du regard dans la page et les armoiries qui s’y trouvent valident en quelque sorte le texte qu’elles ponctuent, à l’instar du sceau qui clôture et valide l’acte. Cette localisation dans les marges, espace de tous les possibles mais qui reste presque toujours connecté au contenu textuel, place le propos héraldique dans un discours secondaire – la marge est moins importante que le texte – mais pourtant complémentaire – le décor de la marge renforce souvent le propos de l’illustration principale, en prolonge ou en nourrit le sens. C’est aussi la fonction des armoiries qui s’y trouvent et qui disent quelque chose en plus du texte. Ce peut être l’investissement que le commanditaire a engagé dans la copie et la promotion de la Parole de Dieu – quand il s’agit de texte sacré – ou du savoir. Ce peut être aussi le rôle qu’en tant que seigneur il reconnaît avoir dans l’élévation spirituelle de son âme, de celle de ses parents ou de celles de ses gens. Ce peut être encore sa volonté de se placer, par armoiries interposées, au plus près de Dieu, de sa Parole, de son culte et de ses saints, pour justifier son pouvoir et garantir son salut. Même quand il ne lit pas et que le livre est clos, scellé sous ses fermoirs, son propriétaire est présent à la parole par emblèmes interposés.
L’image héraldique, qu’elle soit reléguée aux marges ou qu’elle illustre une image pleine page comme une scène de dédicace (motif iconographique type qui figure le commanditaire recevant l’œuvre des mains du traducteur ou de l’auteur) ou d’une scène de dévotion (motif iconographique type qui figure le commanditaire en prière devant le Christ, la Vierge ou son saint patron), permet au lecteur-commanditaire non seulement de se rendre doublement présent, en chair et en emblème, mais aussi de se projeter véritablement, de façon empathique, dans la scène qu’il contemple. Cette mise en abîme du livre, produite notamment par l’emblématique, rend tout son sens médiéval à ce medium du Verbe fait chair.

Face à cet outil spirituel, le commanditaire a d’ailleurs à cette époque, deux attitudes contradictoires. Soit il sature son livre d’emblèmes, présents aussi bien dans les marges que dans l’image, les bouts-de-ligne, les initiales, la tranche, la reliure, les fermoirs. Soit il dissimule véritablement ses signes d’identité dans des lieux presque connus de lui seul, en tous les cas difficiles à percevoir à première lecture. Cette mise en signe s’apparente, de notre point de vue, au paradoxe de la plate-tombe armoriée (dalle funéraire posée au sol dans les églises). Placée au plus près du sacré, chargée d’un discours de représentation et de prétention sociale développé, elle s’offre pourtant à être foulée par les fidèles et à disparaître, par humilité, sous l’usure et la poussière.

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