Pour en savoir plus… L’emblématique à la fin du Moyen Âge

A l’époque où Jeanne de Laval devient propriétaire de ce manuscrit, deux systèmes de signes permettent aux puissants – roi, princes, nobles et courtisans – de se faire connaître : l’héraldique et la devise.
Le premier type d’emblèmes, les armoiries, est apparu dans le courant du XIIe siècle sur les boucliers et les bannières des grands feudataires. Par l’intermédiaire du sceau, du tournoi et des récits littéraires plus que de la guerre, il est devenu le signe partagé d’un groupe social, la chevalerie, puis bientôt, dans le courant du XIIIe siècle, de toute une société, sans exception ni de genre, ni de statut. La composition de ces armoiries répond à des règles précises, celles du Blason, à la fois dans leur structure graphique (choix des figures, des formes et des couleurs), dans leurs règles de transmission (distinction des différentes branches du lignage, armoiries de femmes), dans leur exploitation comme outil de communication et de pouvoir (droit d’exposition, capacité d’abstraction).
A partir du milieu du XIVe siècle, ces armoiries peuvent également être associées à ce que l’on nommera plus tard des ornements extérieurs : le heaume surmonté d’un décor en trois dimensions ou cimier, la couronne fleuronnée quant on peut prétendre à une autorité souveraine, les supports, animaux ou objets qui soutiennent l’écu. Chacun de ces signes complète le discours propre des armoiries et singularise leur titulaire.
A la fin du Moyen Âge, l’héraldique reste un moyen très performant pour affirmer son identité, sa propriété, son pouvoir et même ses ambitions. La mode se développe alors, dans le sillage de René d’Anjou notamment, de combiner ses armoiries familiales avec celles des branches les plus prestigieuses de son ascendance, au mépris des usages de dévolution héraldique jusqu’alors pratiqués. Dans l’Ouest de la France en particulier, nombre de familles nobles d’importance recourent à ces combinaisons armoriales et exhument leur sang royal ou princier dans leurs manifestations héraldiques. C’est par exemple le cas des Montmorency, des Rohan, des Amboise, des Montauban, des La Trémoille, etc.
A cette période, le système héraldique, toujours actuel mais en constante évolution, tente, avec un réel succès, de combiner les attentes contradictoires de l’individu et du groupe, tâche dans laquelle il est bientôt concurrencé et soutenu par un nouveau système de signes, celui de la devise.

Apparues dans le courant du XIVe siècle, les devises sont des signes librement figurés qui adoptent les goûts et les modes du temps, contrairement aux armoiries soumises aux règles du Blason. Ce sont également des signes personnels destinés à être partagés avec ceux que l’on souhaite, à la différence des signes héraldiques qui sont d’abord et avant tout un patrimoine reçu et transmis au strict sein du lignage. Ces emblèmes, animaux ou objets, appartiennent souvent à des registres en partie laissés pour compte par l’héraldique : animaux domestiques ou monstrueux, végétaux, outils du quotidien. Ils sont figurés de façon réaliste et se chargent explicitement d’une riche dimension symbolique, portée qui, là encore, n’était pas une priorité de l’héraldique d’abord emblématique. Ces signes supportent donc un discours symbolique qui fait connaître à ceux qui savent le décoder une part de l’intimité morale de l’utilisateur, un sentiment, une dévotion, un projet. Souverains, princes, courtisans puis hommes nouveaux et grands bourgeois adoptent tout à tour ce qui est, à l’origine, une mode de cour et de courtisans. Les plus prestigieuses de ces devises peuvent être partagées par le prince pour honorer ses fidèles dans le cadre relativement informel de « livrées » ou dans celui plus structuré d’ordres de chevalerie. René d’Anjou a ainsi largement distribué sa devise de la voile – une voile gonflée tendue sur une vergue – portée en collier ou en broche. En 1448 il fonde un véritable ordre de chevalerie avec numerus clausus et réunions annuelles à la cathédrale d’Angers, l’ordre du Croissant. Ces devises s’accompagnent souvent d’une courte sentence que les sources du temps qualifient de mot – avec la diffusion de ce type de signes, bien des utilisateurs ne retiennent que ce mot auquel s’applique finalement le terme devise au tournant du XVIe siècle – mais aussi d’un monogramme, les lettres, et souvent encore d’une série de couleurs ou livrée.

Ces deux systèmes permettent, au XVe siècle, de donner forme aux différentes dimensions de l’être du prince qui est autant fonction – ce que traduisent d’abord ses armoiries – que personne – ce que traduisent plutôt ses devises. La première formule emblématique trouvera donc davantage place dans le cadre public du pouvoir tandis que la seconde connaît un développement particulier dans le contexte privé. Sans être exclusif – rien ne l’est jamais vraiment au Moyen Age – , ce système organise le propos emblématique et souligne la dimension plus personnelle ou politique du discours.

L’emblématique déployée par Jeanne de Laval dans son Psautier appartient à ces registres respectifs.

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