Les livres d’heures : Témoins d’une culture dévotionnelle

Le rapport privilégié entre les femmes du Moyen Âge tardif et les livres de dévotion commençait tôt dans leurs vies. Depuis leur tendre enfance elles étaient attachées aux livres dans lesquels elles apprenaient à lire et à prier : un Psautier, qui souvent possédait un Abécédaire, lequel servait aux mères pour apprendre à lire à leurs enfants, lecture qui était exercée ensuite sur les pages de ce même texte religieux ; et un livre d’heures, premier cadeau (Primer) qu’une fille recevait lorsqu’elle avait appris à lire et par lequel on cherchait à créer en elle l’habitude de la prière quotidienne. En fait, c’étaient les mères qui devaient prendre en charge l’éducation des enfants et leur apprendre les rudiments de l’écriture et de la lecture, ainsi que les premières prières : le Pater, l’Ave Maria et le Credo.
Ce premier rapport, bâti solidement pendant l’enfance, perdurera et s’approfondira au fil des années, faisant de ce type de livres les ouvrages préférés, qui étaient toujours présents parmi les textes qui composaient la bibliothèque d’une noble femme ou princesse. Que la bibliothèque fût modeste ou riche, la présence d’au moins un livre d’heures y était obligée. En effet, la lecture dévote des Écritures et l’éducation fondée sur des textes religieux étaient recommandées comme cœur de la formation des femmes depuis longtemps. Saint Jérôme le conseille déjà, fondant une tradition qui sera reprise durant les siècles médiévaux. Au XVe siècle, Christine de Pisan dans son Livre des Trois Vertus affirme encore : « Quant sa fille sera en eage, vouldra que elle aprengne a lire. Apres ce que elle sara ses heures et son service, que on lui administre livres de devocion ou qui parlent de bonnes mœurs ». Le fait qu’au moment du mariage les femmes aient des livres dans leur trousseau est aussi une preuve que les rapports qu’elles entretenaient avec les livres s’établissaient tôt dans la jeunesse. C’est le cas, par exemple, de Valentine Visconti qui arrive en France pour épouser Louis d’Orléans en 1388, portant 12 livres parmi lesquels un psautier, cinq petits offices de la Vierge et un de Notre Seigneur[1].
C’est ainsi que la place qui revient aux femmes dans la possession et la commande de livres de dévotion, en particulier de livres d’heures, est tout à fait prééminente. Pour le cas anglais, Loveday Lewes Gee [2] affirme qu’entre le XIVe et le XVe siècle, près de 50% des livres d’heures et de prière appartenaient à des femmes laïques. Hanno Wijsman, qui répertoria un corpus de 3380 manuscrits enluminés dans les Pays Bas, au cours des années 1400 à 1550, c’est à dire particulièrement sous le pouvoir bourguignon, affirme que: « les livres dévotionnels (surtout les livres d’heures) représentent environ 60% et les livres de bibliothèque (notamment les livres historiographiques, didactiques et littéraires) environ 40% ». Dans cette production dévotionnelle, la proportion penche nettement en faveur des femmes qui possédaient surtout des livres d’heures, d’hagiographie et de textes littéraires[3].
Le livre d’heures est une source primordiale pour la connaissance de la culture dévote des hommes et des femmes du bas Moyen Âge, culture où convergent les aspirations, les idéaux et les espérances qui nourrissent la piété et donnent sens à la vie. Culture où s’articulent les formes, les moyens et les espaces propices au développement de ces supports de piété. En effet, l’étude des livres d’heures ne peut négliger de considérer, comme point premier et fondamental, les raisons profondes de leur développement, à savoir une vocation de véhicule liturgique par lequel le fidèle, en ce cas le laïc, peut se préparer à la prière ; une prière ordonnée, disciplinée, réglée par les heures canoniques et dont la fin n’est autre que de disposer l’âme à la contemplation.
Cependant le culte n’est pas une abstraction. C’est la personne dans sa réalité complexe et variée, qui, par la prière, réalise la dévotion. Elle-même et sa culture façonnent le culte qui, de plus, se manifeste à travers les formes qu’une personne ou une société cultive. En témoignent les formes culturelles en quelque sorte capturées dans les textes et les images qui composent le livre. En ceci, le livre d’heures est donc un précieux témoignage du milieu culturel, de la vie historique de cette société et de l’identité de son propriétaire; le texte –qui est le livre- peut révéler le contexte où il a été conçu[4].
Cette polyvalence se joint au caractère personnel et privé des livres d’heures et permet ainsi d’aborder, de ce point, l’étude de la personnalité et de la culture des destinataires et possesseurs de ces objets. Ainsi, par exemple, la dévotion particulière pour des saints déterminés – présents dans les suffrages-, la composition du calendrier, le contenu des litanies, la présence de prières particulières esquissent-ils de précieuses pistes d’analyse[5].
Selon Margaret Manion, la tendance à la prééminence d’une expérience de dévotion personnelle et privée se reflète dans les livres d’heures par le fait que s’y épanouissent davantage des offices mineurs –absents du livre d’Office monastique- dont la présence et l’inclusion dépendaient de la volonté et de la piété du destinataire des Heures. La représentation toujours plus indépendante et abondante de ces cycles, en parallèle à la personnalisation du livre –moyennant l’inclusion de marques identitaires comme les armoiries, devises, et portraits- obéit à un processus d’autonomie progressive des dévotions particulières par rapport aux livres d’office liturgique, office duquel les livres d’heures tirent leur origine[6].
Les livres d’heures sont les principaux témoins de cette piété, de cette dévotion privée et de cette aspiration intérieure à rendre un culte quotidien. En ce sens, ces livres étaient comme une garantie pour ceux qui s’en servaient, ainsi que l’affirme R. Woolf, « they were potentially profound vehicles of ‘devotional communication’. The illustration structured the reader’s experience of the texts and, vice versa, the texts inflected one’s experience of the imagery[7]» [8]. Sandra Penketh signale que cette relation intime entre le ou la propriétaire et son livre d’heures était emphatisée par la présence des images qui le représentaient dans diverses attitudes de dévotion : prière, offrande, adoration. Cette fonction liturgique élevait le livre d’heures au-dessus des autres ouvrages de luxe : « the goal and emphasis of such devotion was the establishment of an individual, personal link with God ‘rather than on sharing a devotional experience with others’ or on fulfilling one’s obligations to society[9] »[10].
Le Livre d’heures constitue ainsi un précieux témoignage pour observer, connaître et comprendre la signification de la piété médiévale et son mode d’expression dans la vie quotidienne et liturgique, une dévotion apparue dans l’univers féminin et fortement soutenue par les femmes, mais qui touchera également les hommes, s’érigeant comme le meilleur exemple de la spiritualité et de la religiosité laïque au XIVe et XVe siècle .

Notes

[1] Pierre Champion, La Librairie de Charles d’Orléans, Pièces Justificatives : « Inventaire des livres apportés en France par Valentine de Milan et compris dans sa dot (1388) », p. LXIX-LXX
[2] Women, Art and Patronage from Henry III to Edward III, 1216-1377, p. 1
[3] H. Wijsman, « Femmes, Livres et Éducation … », p. 184
[4] « Books of hours could be used in a variety of contexts that spanned the range of liturgical (public, official, communal) and contemplative (private, unofficial, unstructured) spirituality. Thus the illustrated book of hours also potentially mediated its owner’s experience of other imagery and texts within her/his religious environment, whether the parish church –itself a multimedia ‘installation’ of freestanding and relief sculpture, stained glass, wall and panel painting, embroidered vestments, hangings and altar decorations, and precious liturgical objects as well as liturgical performance and preaching –the private chapel or the bedchamber, which might be furnished with a religious statue or a carved or painted diptych, and in which one might engage in other types of devotional reading », Kathryn Smith, Art, Identity and Devotion…, p. 4
[5] Vid par exemple, Victor Leroquais, Un livre d’Heures de Jean sans Peur, duc de Bourgogne (1404-1419), Paris, G. Andrieux, 1939; MORGAN (N.), « Patrons and devotional images in English Art of international Gothic c. 1350-1450 », p. 93-122; S. Penketh, « Women and Books of Hours », p. 266-280
[6] Margaret Manion, « Women, Art and Devotion …», p. 28. L’auteur tire ces conclusions de l’étude des Heures de Savoy (ca. 1329-1348, New Haven, Yale University, Beinecke Rare Books and Manuscript Library, MS 390), des Heures de Jeanne de Navarre (ca. 1336-1340, Paris, Bibliothèque Nationale de France, MS n.a.lat. 3145), et du Psautier de Bonne de Luxembourg (ca. 1345-1349, New York, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, 69.86).
[7] Trad. : Ils étaient potentiellement d’importants media de « communication dévotionnelle ». L’illustration y organisait la relation du lecteur aux textes tandis qu’à l’inverse, les textes influençait son rapport personnel aux images.
[8] R. Woolf, The English Mystery Plays, 89, cité par Kathryn A. Smith, Art, Identity and Devotion …, p. 3-4
[9] Trad. : Le but et le propos de ce type de dévotion étaient de tisser un lien individuel et personnel à Dieu, bien plus que de susciter une pratique communautaire ou de remplir des obligations sociales.
[10] Sandra Penketh, « Women and Books of Hours », p. 296

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