Les princesses et leurs livres de dévotion

Les inventaires et testaments, par exemple, gardent la trace des objets précieux qui étaient en possession de ces femmes au moment de leur décès ; parmi ces objets, les livres avaient une place importante, devenant de véritables trésors de famille et de précieux objets patrimoniaux, surtout quand il s’agissait de manuscrits soigneusement décorés et reliés. C’est le cas, par exemple, de la bibliothèque que Marie de Berry (1375-1434) hérita de son père, Jean de France. En effet, à sa mort, le duc devait à sa fille 70 000 livres tournois dont une partie fut payée en objets, parmi lesquels se trouvaient 41 livres choisis par elle-même en 1416. La valeur de cet ensemble montait à 2500 livres tournois environ, ce qui nous donne une idée de la qualité et de la richesse des manuscrits réunis par la princesseCette bibliothèque a été étudiée par Colette Beaune et Élodie Lequain, « Marie de Berry et les livres », p. 49-65. Les auteurs affirment que Marie de Berry a récupéré 40 000 livres tournois en objets hérités du patrimoine du feu duc de Berry.]].
Les inventaires sont une source privilégiée pour connaître l’existence et la composition des bibliothèques de princesses et nobles dames. Citons par exemple les cas de Marguerite de Flandre (1350-1405), duchesse de Bourgogne, de Marguerite de Bavière (1363-1424), elle aussi duchesse de Bourgogne, et de Marie de Clèves (1426-1487), duchesse d’Orléans. L’inventaire de la première de ces princesses, l’épouse de Philippe le Hardi, rédigé à Arras en 1405, mentionne 148 manuscrits qui, selon Hanno Wijsman, appartenaient tous à la duchesse Marguerite de Flandre
[Hanno Wijsman, Luxury Bound…, p. 171-174]]. Quant à la bibliothèque de Marguerite de Bavière, reconstituée par Delphine Jeannot à partir de l’inventaire de 1419 (rédigé à la mort de Jean sans Peur) et celui de 1424 (rédigé après le décès de la duchesse), ainsi que de diverses pièces de comptabilité ducale, elle ne comptait pas moins de 53 exemplaires[1]. Marie de Clèves, duchesse d’Orléans, petite-fille de Marguerite de Bavière, laissait à sa mort en 1487, une bibliothèque plus modeste mais fort intéressante par sa composition. L’inventaire rédigé à Chauny après son décès et publié par Champion en 1910[2] contient la mention de 24 titres[3].
Les sources comptables, dépenses et recettes, nous offrent elles aussi le relevé minutieux des commandes de livres et nous informent sur l’intérêt que leurs possesseurs leur prêtaient. Ces dames se procuraient des livres, les faisaient embellir, les soignaient ou bien les faisaient réparer, comme le montre la présence de plusieurs entrées comptables d’achats ou de payements faits aux copistes, traducteurs, enlumineurs, relieurs, marchands et autres personnes attachées, à l’époque, à la commande et à la production de livres. De leur côté, les testaments deviennent la meilleure source pour connaître l’existence et la transmission de livres de dévotion parmi les femmes du milieu urbain, comme l’a montré l’étude de Thérèse de Hemptinne pour le cas des villes des Pays-Bas[4] .
Le rapport étroit qu’entretenait les femmes avec leurs livres nous est aussi révélé par un immense répertoire d’images, dont la plupart procèdent d’enluminures contenues dans les manuscrits, bien qu’elles ne soient pas absentes d’autres supports tels que les vitraux d’églises, de chapelles privées et de cathédrales, ou bien les tapisseries, retables et panneaux. Ces images nous montrent souvent des femmes –dames et princesses- rassemblées autour d’une lectrice, ou bien portraiturées avec un livre ouvert entre les mains, au moment de la prière quotidienne. C’est ainsi, par exemple, que Marie de Harcourt, duchesse de Gueldre, nous est présentée dans la miniature du folio 19v de son Livre de Prières (Berlin, [Staatsbibliothek, Stiftung preussischer Kulturbesitz, ms. germ. qu. 42) et Marie, duchesse de Bourgogne, dans le folio 14v de son Livre d’Heures (Vienne, [Österreichische Nationalbibliothek, Cod. 1857), ainsi que Catherine de Clèves (1417-1476) dans l’imposante image qui introduit les Heures de la Vierge de son précieux manuscrit (Livre d’heures de Catherine de Clèves, New York, [The Morgan Library & Museum, M 945, fol. 1v). Ces exemples nous renvoient à toute une iconographie de la femme et le livre (associant la femme au livre), développée et répandue pendant les XIVe et XVe siècles[5].
Ces registres visuels sont un témoignage incontestable du rôle de plus en plus dominant que tenait le livre dans la vie quotidienne, aussi bien religieuse que récréative, à la cour médiévale. Cette présence devient fondamentale dans le domaine de la dévotion privée. En effet, l’usage de bréviaires et de psautiers et ensuite de livres d’heures et de livres de prières suppose, de la part des fidèles, l’assimilation d’un temps liturgique qui traverse le temps quotidien et profane des laïcs et qui exige la délimitation d’un espace approprié au développement de la prière et de la lecture privées. Ainsi, l’oratoire personnel et la chapelle privée -et parfois même la chambre- deviennent-ils de nouveaux lieux de lecture dans lesquels ces femmes sont souvent représentées.
C’est dans ce contexte, et par ces images, que l’on constate que le livre de dévotion –comme un psautier ou un livre d’heures- pouvait devenir un véhicule de contemplation: en fait, l’acte de lecture indiqué par la représentation du livre ouvert pendant que le fidèle est en prière est contredit par la dynamique gestuelle de son regard fixé « ailleurs » que sur le livre et dirigé plutôt vers les sujets qui sont les vrais objets de la meditatio et contemplatio, c’est-à-dire la Vierge et les personnes divines. C’est le cas d’Anne de Bourgogne, duchesse de Bedford, que nous voyons agenouillée devant sainte Anne, la Vierge et le Christ-Enfant et dont l’attitude contemplative semble être provoquée par le livre d’heures ouvert qui repose sur le prie-Dieu, que pourtant la duchesse ne regarde pas (Heures de Bedford, ca. 1423, London, British Library, MS Add. 18850, fol. 257v)[6].
Il est important aussi de souligner que cette iconographie de femmes lisant leurs livres d’heures -le livre ouvert et le regard concentré et méditatif- rappelle celle de la Vierge souvent représentée en lecture au moment de l’Annonciation, ainsi que celle de sainte Anne apprenant à lire à la Vierge, thèmes iconographiques répandus eux aussi pendant les XIVe et XVe siècles[7]. A cet égard, la Vierge émerge comme l’archétype de femme lectrice pour qui la lecture porte le fruit parfait de la contemplation puisque, dans son cas, la parole lue et révélée dans les Écritures est ce Verbe même incarné en elle.

Notes

[1] Delphine Jeannot, « Les bibliothèques de princesses en France au temps de Charles VI: l’exemple de Marguerite de Bavière », p. 191-210. De ces volumes, au moins 10 appartenaient à la bibliothèque du duc Jean sans Peur.
[2] Pierre Champion, La Librairie de Charles d’Orléans, Paris, Honoré Champion, 1910, p. 115-117 (Appendice 1). Plus récemment Gilbert Ouy, La Librairie des frères captifs: Charles d’Orléans et Jean d’Angoulême, Turnhout, Brepols, 2008, a reconstitué la bibliothèque de Charles d’Orléans, enrichissant les données de Champion. Il identifie également les manuscrits qui ont appartenu à Marie de Clèves. Nous trouvons aussi quelques mentions des commandes de livres faites par la duchesse dans Pascale Thibault, La Bibliothèque de Charles d’Orléans et de Louis XII au Château de Blois, Les Cahiers de la Bibliothèque Municipale de Blois, n° 4, Blois, 1989
[3] Il faudrait aussi ajouter à ces titres les données des sources comptables, lesquelles nous renseignent davantage sur les préoccupations livresques de la Duchesse d’Orléans, surtout au sujet de ses livres de dévotion. Nous préparons une thèse sur la mémoire, l’identité et la dévotion des membres de la maison de Clèves à travers leurs livres de prières et d’heures, dans laquelle Marie de Clèves a une place importante (CESCM, Université de Poitiers, sous la direction de M. M. Aurell et la co-direction de Mme A.-M. Legaré).
[4] Thérèse de Hemptinne, « Reading, writing and devotional practices: Lay and religious women and the written word in the Low Countries (1350-1550) », p. 111-126
[5] A ce sujet il faut retenir les réflexions et discussions d’une importante littérature publiée dans le dernier quart de siècle comme l’ensemble des articles contenus dans Women and the Book. Assessing the Visual Evidence, ed. by Jane H. M. Taylor and Lesley Smith, The British Library and University of Toronto Press, 1997, en particulier celui de Sandra Penketh, « Women and Books of Hours », p. 266-281.
[6] Eberhard König, The Bedford Hours. The Making of a Medieval Masterpiece, The British Library, 2007, fig. en p. 6
[7] Vid. A ce sujet Pamela Sheingorn, « ‘The Wise Mother’ : The Image of St. Anne teaching the Virgin Mary”, passim

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