Mécénat et patronage féminin : la prédilection pour les livres de dévotion

Après l’article pionnier de Susan Groag Bell, qui soulignait le rôle actif exercé par des femmes de la noblesse et de la haute bourgeoisie aux XIVe et XVe siècles dans la commande et la possession de livres, l’étude de la place qui revient aux femmes dans le mécénat, le patronage et la production livresque a été sujet de discussion et de nouvelles analyses de la part des historiens et des historiens de l’art. Ce patronage bibliophilique exercé par les princesses –à côté d’autres œuvres artistiques- et répandu dans toutes les cours européennes pendant les XIVe et XVe siècles a été relevé à partir de diverses sources et mis en relief par les chercheurs[1].
Prenons l’exemple de la bibliothèque de Philippe le Hardi et de sa femme Marguerite de Flandre. Suivant la reconstruction faite par P. De Winter, elle comptait 119 volumes de textes religieux et 94 textes à caractère séculier. De l’ensemble des livres religieux, 70 appartenaient à Marguerite. La duchesse possédait la plupart des livres d’heures et de prières : 16 livres d’heures sur 21 et 10 livres de prières sur 12[2]. La proportion devenait plus équilibrée entre les bréviaires, psautiers et livres d’hagiographie en possession du couple : 6 bréviaires pour Marguerite et 5 pour le duc ; des 5 psautiers, la duchesse n’en avait qu’un (Psautier de St. Jérôme)[3] ; des 10 textes à caractère hagiographique, 6 appartenaient à Marguerite (parmi eux, deux copies de la Légende Dorée, une Vie de Saint Grégoire et une Vie de Sainte Marguerite). Finalement, on compte 24 titres que De Winter qualifie de « littérature religieuse », dont 15 étaient propriété de la duchesse, parmi lesquels on trouve de titres comme le Livre de l’échelle du ciel et les Pèlerinages de Guillaume de Digulleville[4]. Mais il est aussi intéressant de noter que tous les titres scientifiques de la bibliothèque du couple appartenaient à la duchesse.
La belle-fille de Marguerite de Flandres, Marguerite de Bavière, duchesse de Bourgogne, avait parmi les 53 volumes dont nous parlions plus haut 30 à caractère religieux dont onze livres d’heures[5]. Pour sa part, Isabeau de Bavière, épouse de Charles VI, roi de France, possédait neuf livres d’heures et seize autres de dévotion parmi les 33 livres de sa bibliothèque[6]. Sa belle-fille, Valentine Visconti, duchesse d’Orléans, avait au moment de sa mort en 1408, quarante-trois livres, dont 23 étaient de dévotion, y compris ses cinq livres d’heures[7]. L’inventaire dressé en 1469, année de la mort de Marguerite de Bretagne, épouse du duc François II, atteste la présence de 15 livres, dont 11 sont religieux et parmi lesquels on relève 5 livres d’heures[8]. Au moins 10 des 24 livres consignés dans l’inventaire de 1487, dressé à la mort de Marie de Clèves, duchesse d’Orléans, étaient des livres de dévotion et d’édification morale, parmi lesquels son Livre de prières (Paris, BnF, ms. fr. 966) ; les autres étaient de livres de poésie et des romans, goût qui s’explique par le fait que la duchesse, de même que son époux, était poète. Bien que l’inventaire ne fasse pas mention des livres d’heures de la princesse, les sources comptables nous permettent de savoir qu’elle en possédait au moins trois.
En revanche, si nous prenons les 24 livres qui portent les devises, armoiries ou signatures de la troisième épouse de Charles le Téméraire, Marguerite de York (1446-1503)[9], nous constatons la prééminence quasi-absolue de livres de dévotion et de textes moraux et religieux : « plus du 80% de l’ensemble conservé », comme a noté A.-M. Legaré[10], une proportion plutôt exceptionnelle, qui souligne les profondes préoccupations spirituelles et religieuses de la duchesse de Bourgogne. Parmi ses livres nous comptons deux livres d’heures et trois bréviaires, certaines vies de saints (une Vie de Sainte Catherine, aujourd’hui perdue, et la Vie de Saint Edmond le Martyr, New York, The Morgan Library & Museum, M 484), la Somme le Roi de Frère Laurent (Bruxelles, KBR, Ms. 9106), deux textes de Nicolas Finet (Benoit seront les miséricordieux, Bruxelles, KBR, Ms. 9296 ; Le dialogue de la duchesse de Bourgogne à Jésus Christ, Londres, British Library, Ms. Add. 7970), une collection de textes moraux et religieux de Jean Gerson, de Thomas a Kempis et les Méditations attribuées à St. Bernard (Bruxelles, KBR, Ms. 9272-76), entre autres.
D’autres bibliothèques de femmes de l’époque comportaient, cependant, une proportion mineure de livres de dévotion, ou plutôt faudrait-il dire, un ensemble où les intérêts séculiers étaient mieux représentés : Gabrielle de la Tour (+1474), comtesse de Montpensier, par exemple, avait 200 volumes dont seulement 40 étaient des textes religieux[11]. Isabelle de Portugal, épouse de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, semble s’être engagée dans la commande de livres autres que religieux, en particulier des textes historiques, ce qui était plutôt une exception dans les bibliothèques de femmes : par exemple, la traduction française de l’ouvrage en latin de Quinte-Curce par Vasco de Lucena, Les faits d’Alexandre[12]. Au XVIe siècle, Marie d’Autriche forma une bibliothèque de caractère bien diversifié, dans laquelle à côté des œuvres de dévotion et de morale se trouvaient aussi des œuvres historiques, didactiques et littéraires[13].
Malgré ces différences, la piété et la dévotion semblent être à l’origine du mécénat féminin, comme le constatent, entre autres, Hanno Wijsman pour le cas bourguignon, Loveday Lewes Gee, Kathryn Smith et Margaret Manion pour l’Angleterre et la France et Thérèse de Hemptinne pour les Pays-Bas. Parmi les textes de dévotion, les livres d’heures tenaient une place privilégiée.

Notes

[1] Voir, par exemple, les contributions de Legaré et al., 2007 ; Lewes Gee, 2002 ; Mary Erler, 2002 ; Manion, 1998
[2] Hanno Wijsman, en faisant l’examen des inventaires de 1404 (rédigé à la mort de Philippe le Hardi) et de 1405 (dressé à la mort de Marguerite de Mâle), constate aussi l’augmentation du nombre de livres d’heures grâce à la princesse : l’inventaire de 1404 en contient 6 volumes, tandis que dans l’inventaire de 1405 leur nombre s’élève à 26. Hanno Wijsman, Luxury Bond, p. 173, (Table 7.1.a).
[3] Selon Hanno Wijsman il faudrait aussi compter parmi les livres de la duchesse un Abécédaire.
[4] Patrick de Winter, La Bibliothèque de Philippe le Hardi…, p. 36-46.
[5] Delphine Jeannot, « Las Bibliothèques de princesses en France… », p. 202-205
[6] Susan Groag Bell, « Medieval Women Book Owners… », p. 750
[7] Pierre Champion, La Librairie de Charles d’Orléans, Paris, Honoré Champion, 1910, p. LXX-LXXIII
[8] Arthur Lemoyne de la Borderie, « Notes sur les livres et les bibliothèques au Moyen Âge en Bretagne », p. 45-46
[9] Pour la reconstitution de la bibliothèque de Marguerite d’York voir Margaret of York, Simon Marmion and The Visions of Tondal, Thomas Kren (ed.), The J. Paul Getty Museum, Malibu, California, 1992 (Appendix : « The Library of Margaret of York and some related Books », p. 257-262) et les articles contenus, en particulier celui de Wim Blockmans, « The Devotion of a Lonely Duchess », p. 29-46.
[10] Anne-Marie Legaré, « Les Bibliothèques de deux princesses: Marguerite d’York et Marguerite d’Autriche », p. 254.
[11] Susan Groag Bell, « Medieval Women Book Owners…», p. 750
[12] La Librairie des Ducs de Bourgogne, vol. I, p. 39
[13] A.-M. Legaré, « Les Bibliothèques de deux princesses… », p. 257-262 ; H. Wijsman, Luxury Bond…, p. 201-207

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